Au-delà de l’entrevue : pourquoi l’évaluation asynchrone pourrait transformer l’avenir de la psychiatrie (Série Journal Club)
- Sarah Marchand-Lacoursière

- 25 juin
- 7 min de lecture

Depuis des décennies, l’évaluation psychiatrique repose sur un modèle bien établi : le patient et le clinicien se rencontrent au même moment, au même endroit, et l’entrevue constitue la principale source d’information permettant de comprendre les symptômes, d’élaborer une formulation clinique et d’orienter le traitement.
Cette approche demeure le fondement de la pratique psychiatrique et ne disparaîtra pas. Toutefois, un nombre croissant de recherches soulève une question importante :
Et si certaines informations cliniquement pertinentes étaient plus faciles à révéler en dehors d’une entrevue en temps réel?
Les données probantes émergentes sur la psychiatrie asynchrone suggèrent que le moment, le format et le contexte de la collecte de données peuvent influencer non seulement la quantité d’information recueillie, mais aussi la nature même de ce qui est divulgué. Plutôt que de remplacer la rencontre clinique, l’évaluation asynchrone pourrait la compléter en fournissant une information plus riche et mieux structurée avant même que le clinicien et le patient ne se rencontrent.
Qu'est-ce que la psychiatrie asynchrone?
La psychiatrie asynchrone désigne des processus cliniques où les informations sont recueillies à un moment donné puis analysées ultérieurement par un professionnel de la santé. Contrairement aux consultations traditionnelles en personne ou par vidéoconférence, le clinicien et le patient n'ont pas besoin d'être présents simultanément.
Quelques exemples :
Des questionnaires structurés complétés à domicile avant le rendez-vous
Le suivi électronique des symptômes
Les consultations psychiatriques de type store-and-forward
Les outils numériques sécurisés de dépistage et de messagerie
La collecte d'informations collatérales avant la consultation
Dans leur revue systématique de la télépsychiatrie asynchrone, O'Keefe et al. (2021) décrivent ces approches comme un modèle émergent permettant d'étendre l'expertise psychiatrique au-delà des contraintes traditionnelles d'horaire, tout en maintenant une supervision clinique.
Il est important de souligner que l'évaluation asynchrone ne retire pas le clinicien du processus. Elle dissocie plutôt la collecte des données de leur interprétation clinique.
Que nous dit la littérature jusqu'à présent?
Les données les plus solides proviennent actuellement des études portant sur la télépsychiatrie asynchrone.
Dans un essai clinique randomisé réalisé en soins primaires, Yellowlees et al. (2021) ont comparé la télépsychiatrie asynchrone à la télépsychiatrie synchrone traditionnelle. Les patients des deux groupes ont présenté des améliorations comparables de la sévérité des symptômes et du fonctionnement, sans différence statistiquement significative entre les deux approches.
De façon similaire, Xiong et al. (2025) ont évalué la télépsychiatrie asynchrone auprès de résidents en établissements de soins infirmiers et ont montré que, dans les conditions prévues par leur protocole, les résultats obtenus étaient non inférieurs à ceux des consultations synchrones.
Par ailleurs, Balasinorwala et al. (2014) ont démontré que des psychiatres étaient en mesure d'établir un diagnostic définitif et de formuler des recommandations thérapeutiques dans près de 95 % des demandes de consultation à partir d'informations cliniques transmises uniquement de manière asynchrone.
Dans l'ensemble, ces travaux suggèrent que l'expertise psychiatrique dépend peut-être moins de la présence simultanée du clinicien et du patient que de la qualité, de la complétude et de l'organisation des informations disponibles pour l'interprétation clinique.
Pourquoi la divulgation est-elle si importante?
L'un des aspects les plus fascinants de l'évaluation asynchrone concerne son influence potentielle sur la divulgation d'information.
La psychiatrie repose largement sur des éléments qui ne peuvent être observés directement. Les idées suicidaires, les expériences traumatiques, la consommation de substances, la honte, les difficultés relationnelles ou encore les états émotionnels internes dépendent presque entièrement de ce que le patient choisit de raconter.
Or, plusieurs études suggèrent que la façon de poser les questions influence les réponses obtenues.
Dans une vaste étude réalisée au sein d'un système de santé, Sattler et al. (2024) ont observé que les patients complétant un questionnaire de dépistage de la dépression de façon asynchrone, avant leur rendez-vous, rapportaient des symptômes plus sévères que ceux répondant au même questionnaire de manière synchrone. Les patients étaient également plus susceptibles de compléter une évaluation structurée du risque suicidaire lorsque le dépistage était réalisé avant la consultation.
Ces résultats concordent avec les travaux portant plus largement sur la communication asynchrone. Meho (2006) rapporte que les entrevues électroniques asynchrones produisent souvent des récits plus réfléchis et plus détaillés, tandis que Tates et al. (2009) montrent que les groupes de discussion en ligne asynchrones permettent aux participants de répondre dans un environnement privé, à leur propre rythme. Au-delà de la psychiatrie, les questionnaires informatisés auto-administrés ont également démontré une réduction du biais de désirabilité sociale ainsi qu'une augmentation de la divulgation de comportements socialement indésirables ou stigmatisés comparativement aux entrevues traditionnelles menées par un intervieweur (Gnambs & Kaspar, 2015; Butler et al., 2009).
Ensemble, ces travaux suggèrent que la méthode de collecte des données pourrait influencer non seulement la quantité d'information recueillie, mais également le type d'information que les patients choisissent de divulguer.
Dans une discipline où le diagnostic repose largement sur la capacité du patient à décrire fidèlement son expérience intérieure, cette possibilité mérite toute notre attention.
La psychiatrie est bien plus qu'une liste de symptômes
Un autre enseignement important de la littérature est qu'une évaluation psychiatrique ne se limite pas au dépistage des symptômes.
Une évaluation complète cherche notamment à comprendre :
l'histoire développementale;
les antécédents familiaux;
les traitements antérieurs;
l'évolution longitudinale des symptômes;
les déterminants sociaux de la santé;
le fonctionnement quotidien;
les facteurs de risque;
le contexte de vie de la personne.
Or, plusieurs de ces dimensions sont difficiles à explorer en profondeur dans le temps limité d'une seule consultation.
L'évaluation asynchrone offre la possibilité de recueillir une partie de ces informations avant la rencontre, permettant ainsi au clinicien de consacrer davantage de temps à leur analyse, à leur contextualisation et à leur validation plutôt qu'à leur simple collecte.
Cette vision s'inscrit d'ailleurs dans une évolution plus large de la psychiatrie contemporaine.
De plus en plus, les chercheurs reconnaissent que les troubles mentaux sont probablement mieux compris comme le résultat d'interactions complexes entre des facteurs biologiques, psychologiques, développementaux, sociaux et environnementaux plutôt que comme des maladies isolées causées par une seule anomalie biologique.
Dans cette perspective, une évaluation pertinente nécessite des données multidimensionnelles et longitudinales plutôt qu'une simple addition de symptômes.
Ce que cela signifie pour l'avenir
La question n'est peut-être plus de savoir si des informations psychiatriques peuvent être recueillies de manière asynchrone.
Les données actuelles suggèrent de plus en plus que c'est possible.
La question la plus intéressante est désormais de savoir si les méthodes asynchrones permettent d'accéder à certaines informations que les entrevues traditionnelles révèlent moins facilement.
Les recherches futures devront notamment déterminer :
quels types d'informations se prêtent le mieux à une collecte asynchrone;
quelles populations en bénéficient le plus;
comment les évaluations synchrones et asynchrones peuvent être utilisées de façon complémentaire;
comment réduire les enjeux liés à l'équité numérique;
comment former les cliniciens à l'interprétation de ces nouvelles formes de données.
Comme le soulignent Hilty et al. (2021), l'évaluation asynchrone ne devrait pas être considérée comme une simple variante de la télépsychiatrie. Elle représente une compétence clinique distincte, avec ses propres méthodes, ses possibilités et ses défis.
Comment ces travaux influencent la conception d'Elyx
Chez Aion, notre intérêt pour l'évaluation asynchrone est né d'une observation simple : une évaluation psychiatrique exige l'intégration d'un grand volume d'informations provenant de multiples domaines et recueillies à différents moments dans le temps.
La littérature scientifique suggère que les approches asynchrones peuvent améliorer la complétude des informations, soutenir une évaluation longitudinale, réduire certaines formes de biais de déclaration et offrir davantage de flexibilité aux patients dans la façon dont ils racontent leur histoire.
C'est pourquoi Elyx a été conçu autour d'un principe fondamental : permettre une collecte structurée des informations avant la rencontre clinique tout en préservant entièrement l'autonomie, le jugement et la responsabilité du professionnel.
Elyx ne remplace pas l'entrevue clinique. Il vise plutôt à la soutenir en aidant à organiser et à structurer les informations cliniquement pertinentes avant que l'évaluation ne débute.
À mesure que la psychiatrie évolue, nous croyons que son avenir ne reposera pas sur le remplacement des cliniciens par la technologie, mais sur l'utilisation de celle-ci pour leur permettre de mieux comprendre la personne dans toute sa complexité.
Et parfois, cette compréhension commence avant même le premier rendez-vous.
Références
Balasinorwala, V. S., Shah, N. B., Chatterjee, S. D., & Pawar, A. A. (2014). Asynchronous telepsychiatry in India: A pilot study of feasibility and diagnostic concordance. Indian Journal of Psychological Medicine, 36(3), 299–302.
Hilty, D. M., Torous, J., Parish, M. B., Chan, S., Xiong, G., Scher, L., & Yellowlees, P. M. (2021). A scoping review to develop a framework of asynchronous technology competencies for psychiatry and medicine. Journal of Technology in Behavioral Science, 6(2), 231–251.
Meho, L. I. (2006). E-mail interviewing in qualitative research: A methodological discussion. Journal of the American Society for Information Science and Technology, 57(10), 1284–1295.
O’Keefe, M., White, K., & Jennings, J. C. (2021). Asynchronous telepsychiatry: A systematic review. Journal of Telemedicine and Telecare, 27(3), 137–145.
Sattler, A., Wimmer, R. D., Gray, B., & Foy, A. (2024). Asynchronous versus synchronous screening for depression and suicidality in primary care: Implications for disclosure, follow-up, and equity. Journal of General Internal Medicine, 39(2), 245–255.
Tates, K., Zwaanswijk, M., Otten, R., van Dulmen, S., Hoogerbrugge, P. M., Kamps, W. A., & Bensing, J. M. (2009). Online focus groups as a tool to collect data in hard-to-include populations: Examples from paediatric oncology. BMC Medical Research Methodology, 9, Article 15.
Xiong, G. L., Iosif, A.-M., Gonzalez, A. D., Fisher, A., Candido, M., Burke, M. M., Kahn, D. R., & Yellowlees, P. M. (2025). Comparison of asynchronous telepsychiatry vs synchronous telepsychiatry (CATELEST) in skilled nursing facilities: A randomized controlled noninferiority clinical trial. Journal of the American Medical Directors Association, 26, 105753.
Yellowlees, P. M., Burke Parish, M., Gonzalez, A., Chan, S., Hilty, D., Yoo, B.-K., Leigh, J. P., McCarron, R. M., Scher, L., Sciolla, A. F., Shore, J., Xiong, G., Soltero, K. M., Fisher, A., Fine, J. R., Bannister, J., & Iosif, A.-M. (2021). Clinical outcomes of asynchronous versus synchronous telepsychiatry in primary care: Randomized controlled trial. Journal of Medical Internet Research, 23(7), e24047.




Commentaires