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Pourquoi tant de troubles mentaux échappent-ils encore au diagnostic en soins primaires? (Série Journal Club)

  • Photo du rédacteur: Sarah Marchand-Lacoursière
    Sarah Marchand-Lacoursière
  • 26 juin
  • 14 min de lecture

Les diagnostics en psychiatrie reposent sur des schémas, pas sur des lésions

Dans de nombreux domaines de la médecine, le diagnostic repose sur une lésion observable, une anomalie à l'imagerie, une altération biologique ou une mesure physiologique qui réduit l'incertitude. La psychiatrie a toujours été différente. Son principal fondement diagnostique n'est généralement pas un biomarqueur, mais un schéma humain : ce qu'une personne vit, le moment où les symptômes sont apparus, leur évolution, les événements qui les ont précédés, les facteurs qui les aggravent ou les atténuent, leurs répercussions sur le fonctionnement, leur lien avec les antécédents familiaux, le développement, les traumatismes, les relations, la culture, le sommeil, la consommation de substances et la réponse aux traitements.


Cette particularité rend le diagnostic psychiatrique exceptionnellement riche, mais également particulièrement vulnérable. L'objet du diagnostic n'est pas un symptôme isolé, ni même une simple liste de symptômes, mais une configuration qui se déploie dans le temps. Une attaque de panique, une période d'insomnie, un épisode dépressif, un accès de colère, de la distractibilité, de l'évitement ou de la fatigue peuvent revêtir des significations très différentes selon leur évolution temporelle et leur contexte clinique. Un même symptôme peut traduire une détresse normale, être une manifestation d'un trouble dépressif caractérisé, faire partie d'une adaptation post-traumatique, correspondre au versant dépressif d'un trouble bipolaire, refléter une dysrégulation liée au TDAH, résulter d'une consommation de substances ou encore être le signe d'une affection médicale.


Les conséquences de cette difficulté ne sont pas théoriques. Les troubles mentaux sont très fréquents en soins primaires : des données internationales estiment qu'environ un patient sur quatre consultant en médecine générale répond aux critères diagnostiques d'au moins un trouble psychiatrique, et l'Organisation mondiale de la Santé souligne depuis longtemps le rôle central de la santé mentale dans les populations suivies en première ligne (Goldberg & Lecrubier, 1995; World Health Organization, 1998, 2025). Pourtant, leur détection demeure remarquablement limitée. Dans un échantillon canadien de 840 patients en soins primaires, l'absence de détection ou le mauvais diagnostic concernait 65,9 % des cas de trouble dépressif caractérisé, 92,7 % des troubles bipolaires, 85,8 % des troubles paniques, 71,0 % des troubles anxieux généralisés et 97,8 % des troubles d'anxiété sociale (Vermani et al., 2011). Une méta-analyse internationale portant sur la détection des troubles anxieux en médecine générale est parvenue à une conclusion similaire : en l'absence d'outils diagnostiques structurés, les médecins de famille ne détectaient les troubles anxieux qu'avec une sensibilité globale de 30,5 % (Olariu et al., 2015).


Ces chiffres invitent à une interprétation aussi séduisante que trompeuse : celle selon laquelle les cliniciens ne verraient tout simplement pas ce qui se trouve devant eux. Les données suggèrent pourtant une réalité plus intéressante (et plus humaine). Si les troubles psychiatriques échappent si souvent au diagnostic, c'est parce que le schéma clinique pertinent est rarement entièrement visible au cours d'une brève consultation.


Le diagnostic psychiatrique repose sur une histoire

Un diagnostic psychiatrique repose sur une histoire. Non pas une histoire au sens d'un récit fictif ou d'un témoignage subjectif, mais une reconstitution structurée de l'évolution d'une personne dans le temps. Quand les symptômes ont-ils commencé? Étaient-ils épisodiques ou chroniques? Sont-ils apparus avant ou après un traumatisme, une consommation de substances, une perturbation du sommeil, un changement hormonal, un deuil, une adversité sociale ou une maladie physique? Existait-il des signes développementaux plus précoces? D'autres membres de la famille présentaient-ils des schémas similaires? Les traitements antérieurs ont-ils amélioré les symptômes, les ont-ils aggravés ou ont-ils révélé des caractéristiques jusque-là méconnues du trouble?


Le trouble bipolaire illustre particulièrement bien cette réalité. Une personne qui consulte pendant un épisode dépressif peut être pratiquement impossible à distinguer d'une personne souffrant d'une dépression unipolaire, à moins que l'évaluation ne comprenne une histoire complète de l'humeur au cours de la vie, la réponse aux traitements, les antécédents familiaux, les périodes de diminution du besoin de sommeil, les épisodes d'activation, d'impulsivité, d'irritabilité ou les changements de fonctionnement. Il est compréhensible que le clinicien s'ancre sur l'épisode dépressif actuel, puisqu'il s'agit de ce qu'il observe directement. Pourtant, le diagnostic dépend précisément de ce qui n'est pas immédiatement visible : le rythme longitudinal des fluctuations de l'humeur (Hirschfeld et al., 2003; Vermani et al., 2011).


Le TDAH repose lui aussi sur une reconstruction temporelle. L'inattention chez l'adulte peut ressembler à l'anxiété, à la dépression, à une dissociation liée à un traumatisme, à une privation de sommeil, à une consommation de substances ou à une surcharge professionnelle. Le véritable signal diagnostique réside en partie dans la continuité développementale : un début durant l'enfance, les parcours scolaire et relationnel, les stratégies compensatoires, les antécédents familiaux et les difficultés présentes dans plusieurs sphères de vie. De la même façon, l'état de stress post-traumatique ne peut être compris adéquatement à partir des seuls symptômes. Les troubles du sommeil, l'irritabilité, l'évitement, les difficultés de concentration, l'engourdissement émotionnel ou les manifestations dépressives ne prennent leur véritable sens diagnostique que lorsqu'ils sont replacés dans le contexte d'une exposition à un traumatisme, des mécanismes d'apprentissage de la peur, des reviviscences et des adaptations fonctionnelles qui se développent au fil du temps (Friedman et al., 2011; Kessler et al., 2006).


C'est là tout le paradoxe du diagnostic psychiatrique en soins primaires : les cliniciens doivent souvent reconnaître des troubles qui se sont développés sur plusieurs années, voire plusieurs décennies, à partir d'informations recueillies en quelques minutes. Le trouble est longitudinal; la consultation est transversale. La condition est multidimensionnelle; la visite est généralement organisée autour d'un seul motif de consultation. La souffrance du patient est diffuse; pourtant, le déroulement de la consultation exige qu'un problème soit identifié, qu'un diagnostic soit posé, qu'un plan soit établi et que la documentation soit complétée avant l'arrivée du patient suivant.


Dans ces conditions, l'incertitude n'est pas le reflet d'un raisonnement déficient. Elle est la conséquence naturelle d'un contexte clinique où l'information demeure incomplète.


Lorsque l'information est incomplète, le raisonnement devient plus fragile

Les consultations en soins primaires sont souvent brèves et centrées sur un problème précis. Les données montrent que des consultations plus longues sont associées à une meilleure qualité des soins et à une identification plus juste des problèmes de santé psychologique (Hutton et al., 2007; Wilson & Childs, 2002). Cette réalité est importante, puisque l'information pertinente en psychiatrie est souvent dévoilée progressivement.


Les patients consultent fréquemment d'abord pour de la fatigue, des céphalées, des symptômes abdominaux, de l'insomnie, de la douleur ou du stress, plutôt que pour de la tristesse, de la peur, un traumatisme, des obsessions, un sentiment de honte ou des idées suicidaires. Dans les données canadiennes, les médecins de famille documentaient fréquemment des manifestations somatiques (p.ex., céphalées, lombalgies, stress, symptômes gastro-intestinaux ou insomnie) même lorsqu'aucun trouble de l'humeur ou trouble anxieux n'était diagnostiqué (Vermani et al., 2011). Cette observation est fondamentale. Elle suggère que les cliniciens perçoivent souvent des signaux de détresse, sans que ceux-ci aient encore été intégrés dans une configuration psychiatrique cohérente.


La cognition humaine intervient ici, mais non comme une faiblesse morale. Le raisonnement clinique repose nécessairement sur des raccourcis cognitifs; sans eux, la pratique de la médecine serait tout simplement impossible. Les modèles à double processus distinguent un mode de raisonnement rapide, intuitif et fondé sur la reconnaissance de schémas, d'un mode plus lent, analytique et délibéré. Les deux sont indispensables, et les deux peuvent être mis en défaut en situation d'incertitude (Croskerry, 2009; Norman & Eva, 2010). Au cours d'une journée chargée en soins primaires, le recours à un raisonnement rapide n'est pas le signe d'un manque de rigueur. Il constitue une adaptation normale à une charge cognitive importante.


Le problème est que les heuristiques deviennent particulièrement vulnérables lorsque l'information est incomplète. La fermeture prématurée survient lorsqu'une explication plausible est retenue avant d'avoir été suffisamment vérifiée. L'ancrage se produit lorsque la première impression continue de dominer malgré l'apparition d'informations contradictoires. Le biais de confirmation favorise la recherche d'éléments qui soutiennent l'hypothèse initiale. La satisfaction de la recherche (« search satisficing ») consiste à interrompre l'investigation dès qu'une première explication semble satisfaisante, même si une comorbidité ou un diagnostic différentiel plus complexe demeure inexploré (Croskerry, 2002, 2009; Saposnik et al., 2016). Ces biais sont fréquemment impliqués dans les erreurs diagnostiques, y compris en soins primaires. Ils doivent toutefois être compris avant tout comme des vulnérabilités normales de la cognition humaine lorsqu'il faut inférer une configuration clinique complexe à partir d'informations partielles (Singh et al., 2013).


Les symptômes n'arrivent presque jamais déjà organisés

En psychiatrie, cette difficulté est encore amplifiée parce que les symptômes ne se présentent presque jamais selon les catégories du DSM ou de la CIM. Dépression et anxiété coexistent fréquemment. Les maladies physiques et les troubles mentaux peuvent être véritablement concomitants. Un trouble bipolaire peut initialement se manifester comme une dépression. L'état de stress post-traumatique peut ressembler à un trouble anxieux ou dépressif. Le TDAH chez l'adulte peut être interprété comme une instabilité émotionnelle, de l'anxiété ou un manque de motivation. Enfin, l'anxiété sociale peut être confondue avec un simple trait de personnalité plutôt qu'être reconnue comme un trouble traitable (Hirschfeld et al., 2003; Katzelnick et al., 2001; Kessler et al., 2003; Meyer et al., 2020). La comorbidité n'est pas une exception qui complique le diagnostic après coup. Elle fait partie intégrante du paysage diagnostique dès le départ.


Les présentations somatiques rendent ce paysage encore plus complexe. Depuis plusieurs décennies, la littérature décrit la somatisation comme l'une des principales raisons pour lesquelles les troubles psychiatriques demeurent invisibles en médecine générale (Goldberg et al., 1988). Cela ne signifie pas que les symptômes sont « imaginaires » ou « pas réels ». Cela signifie plutôt que la souffrance psychologique peut s'exprimer à travers le corps, particulièrement lorsque le langage émotionnel est absent, stigmatisé, culturellement découragé ou simplement peu sollicité dans le contexte clinique. Un patient souffrant d'un trouble panique peut consulter pour une oppression thoracique ou un essoufflement. Une personne présentant un trouble dépressif peut consulter pour de la douleur, de la fatigue, de l'insomnie ou des symptômes gastro-intestinaux. Une personne ayant vécu un traumatisme peut présenter un état d'hyperactivation physiologique diffus et des comportements d'évitement sans jamais nommer explicitement le traumatisme.


Ainsi, un clinicien peut reconnaître correctement chacun de ces symptômes tout en passant à côté du trouble psychiatrique sous-jacent, parce que celui-ci ne réside dans aucun symptôme pris isolément. Il émerge de la relation entre les symptômes, leur histoire, leur signification, leur évolution temporelle, leurs répercussions fonctionnelles et leur contexte.


Voir le mauvais schéma… ou ne pas en voir du tout

Les biais cognitifs et la stigmatisation s'inscrivent eux aussi dans cette même problématique informationnelle. L'effet de masque diagnostique (diagnostic overshadowing) survient lorsque de nouveaux symptômes sont attribués à un diagnostic psychiatrique, développemental ou médical déjà connu, plutôt que d'être investigués comme l'expression d'un nouveau trouble ou d'une comorbidité (Molloy, 2022; Molloy et al., 2023). Les biais culturels et raciaux peuvent également influencer les explications qui paraissent plausibles, les questions qui sont posées et les diagnostics qui viennent spontanément à l'esprit du clinicien. La littérature rapporte notamment des disparités raciales dans le diagnostic des troubles du spectre de la schizophrénie, des taux plus faibles de dépistage dans certains groupes linguistiques ainsi que des associations implicites reliant davantage les personnes noires aux concepts de psychose chez des cliniciens participant à des études expérimentales (Ballard & Campinha-Bacote, 2025; Garcia et al., 2022; Westbrook et al., 2021). Il ne s'agit pas uniquement de problèmes interpersonnels. Ce sont également des défaillances du contexte interprétatif. La reconstruction que fait le clinicien de la configuration clinique d'un patient dépend des questions qui sont posées, des informations qui sont entendues, des hypothèses qui sont formulées… et de tout ce qui demeure invisible.


Un constat particulièrement révélateur est que la divulgation spontanée des symptômes par le patient prédit fortement la détection de la dépression et des troubles anxieux. Lorsque les patients ne parlent pas de leurs symptômes, la probabilité qu'ils soient reconnus est faible. À l'inverse, lorsque ces symptômes sont abordés, les taux de détection augmentent de façon importante (Marcus et al., 2011). Ce constat éloigne encore davantage l'idée simpliste selon laquelle les diagnostics manqués seraient uniquement le résultat d'un manque de reconnaissance clinique. La divulgation des symptômes fait elle-même partie du processus diagnostique. Elle dépend du temps disponible, du lien de confiance, du style de communication, de la stigmatisation, du sentiment de sécurité ressenti par le patient et de la capacité de la consultation à offrir un espace où son expérience peut réellement devenir visible.


Mieux diagnostiquer commence avant le raisonnement clinique

Les stratégies les plus efficaces pour réduire les diagnostics psychiatriques manqués reposent sur un principe commun. Elles ne consistent pas simplement à demander aux cliniciens de « faire davantage d'efforts ». Elles visent plutôt à améliorer l'environnement informationnel dans lequel s'exerce le raisonnement clinique.


Les outils structurés, par exemple, augmentent la probabilité que les symptômes pertinents soient systématiquement explorés plutôt que laissés au hasard de la consultation. Dans les troubles anxieux, le recours à des outils diagnostiques standardisés a permis d'augmenter la sensibilité diagnostique de 30,5 % à 63,6 % en médecine générale (Olariu et al., 2015). Des instruments brefs comme le PHQ-2, le PHQ-9, le GAD-2 et le GAD-7 présentent également une excellente capacité à exclure un trouble lorsqu'ils sont utilisés en soins primaires (Kroenke et al., 2001; Spitzer et al., 2006; Thombs et al., 2025). Les entrevues diagnostiques structurées peuvent, elles aussi, modifier de façon importante les conclusions diagnostiques par rapport aux soins usuels, ce qui suggère que l'information pertinente est souvent présente, sans toutefois être recueillie ou intégrée de manière systématique (Bradford et al., 2024). Formation, développement des compétences en littératie en santé mentale, stratégies de réduction des biais cognitifs, listes de vérification diagnostiques, formation à la compétence culturelle, dépistage universel et modèles de soins collaboratifs peuvent sembler être des interventions très différentes. Pourtant, d'un point de vue scientifique, elles poursuivent toutes le même objectif : rendre la configuration diagnostique plus complète, plus explicite, plus équitable et plus accessible à la réflexion clinique (Cheung et al., 2024; Garcia et al., 2022; National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine, 2015).


Concevoir des solutions autour du problème de l'information

Cette convergence des données scientifiques a profondément influencé la philosophie de conception d'Elyx. Une observation revient constamment dans la littérature : de nombreuses difficultés diagnostiques apparaissent avant même que le raisonnement clinique ne débute véritablement. Le défi ne réside pas uniquement dans la façon dont les cliniciens interprètent l'information, mais aussi dans le fait que cette information soit, dès le départ, recueillie, structurée, contextualisée et rendue facilement accessible. Elyx a donc été conçu autour d'un principe simple, mais scientifiquement fondamental : recueillir, avant la rencontre clinique, une information plus riche, plus structurée et davantage longitudinale, tout en préservant l'autonomie décisionnelle et le jugement clinique du professionnel.


Cette distinction est essentielle. L'objectif n'est pas de remplacer le rôle interprétatif du clinicien, ni de réduire le diagnostic psychiatrique à un score automatisé. Il consiste plutôt à déplacer en amont les étapes les plus vulnérables du processus diagnostique : l'histoire développementale, la chronologie des symptômes, les traitements antérieurs, les antécédents familiaux, le fonctionnement, le contexte psychosocial, les comorbidités, les facteurs de risque et les mots mêmes utilisés par le patient pour décrire son expérience. En ce sens, l'innovation ne réside pas uniquement dans la technologie. Elle est aussi épistémologique. Elle invite à réfléchir au type d'information dont la psychiatrie a véritablement besoin pour raisonner avec justesse.


La psychiatrie n'a jamais été principalement limitée par un manque de compétence, d'intelligence ou de compassion de la part des cliniciens. Son défi réside dans l'extraordinaire complexité de comprendre un être humain dans toute son évolution. Les diagnostics manqués en soins primaires ne constituent pas seulement un problème de qualité des soins; ils offrent également une fenêtre privilégiée sur la nature même du savoir psychiatrique. Les troubles mentaux ne sont pas toujours visibles dans le premier symptôme, la première impression ou l'étiquette diagnostique la plus immédiatement disponible. Ils correspondent à des configurations cliniques qui doivent être reconstruites à partir d'indices dispersés.


Améliorer le diagnostic psychiatrique dépendra probablement moins du remplacement du jugement humain que de la conception de processus d'évaluation capables de fournir au jugement clinique ce dont il a toujours eu besoin : davantage de contexte, une information mieux structurée, plus de temps et une vision plus complète de la trajectoire de vie de la personne.


En psychiatrie, le diagnostic se révèle rarement en un seul instant; il émerge plutôt du schéma qui relie les différents moments d'une vie.


Références

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