Journal Club : Les troubles mentaux sont-ils de véritables catégories ? Un nouveau cadre conceptuel propose une autre voie pour l’avenir
- Sarah Marchand-Lacoursière

- 23 juin
- 5 min de lecture

Le problème de la classification psychiatrique
Depuis des décennies, la psychiatrie s’appuie sur des systèmes diagnostiques tels que le DSM et la CIM pour organiser les troubles mentaux. Ces systèmes ont indéniablement amélioré la communication, la recherche et la pratique clinique. Pourtant, plusieurs défis persistent :
Deux patients présentant le même diagnostic peuvent avoir des tableaux cliniques complètement différents.
De nombreux patients répondent simultanément aux critères de plusieurs diagnostics.
Les frontières entre les troubles sont souvent floues.
La recherche biologique peine encore à identifier des biomarqueurs définitifs pour la plupart des troubles psychiatriques.
Dans une revue récente publiée dans le JAMA Psychiatry, Eiko Fried (2026) propose une explication convaincante : les troubles mentaux ne seraient peut-être pas des entités pathologiques distinctes attendant d’être découvertes, mais plutôt des configurations complexes de propriétés interagissantes qui tendent à se regrouper.
De l’espèce biologique à la santé mentale
Fried établit une analogie avec la biologie.
Historiquement, les scientifiques considéraient les espèces comme des catégories naturelles fixes. La biologie évolutive moderne s’est largement éloignée de cette conception. Aujourd’hui, de nombreux philosophes des sciences décrivent les espèces comme des agrégats homéostatiques de propriétés (Homeostatic Property Clusters ou HPC).
Selon ce modèle :
Les espèces ne possèdent pas une essence unique qui les définit.
Elles sont composées de multiples propriétés qui tendent à apparaître ensemble.
Ces propriétés se regroupent parce que certaines favorisent ou renforcent la présence des autres.
Les frontières entre catégories sont souvent floues plutôt qu’absolues.
Une girafe n’est pas une girafe en raison d’une seule caractéristique distinctive. Elle l’est parce qu’un ensemble de caractéristiques anatomiques, génétiques, comportementales, développementales et écologiques tendent à coexister.
Fried suggère que les troubles psychiatriques pourraient fonctionner de manière similaire. Plutôt que d’être des maladies uniques causées par un mécanisme unique, ils pourraient représenter des regroupements statistiques de propriétés biologiques, psychologiques, sociales, développementales et environnementales interconnectées.
Qu’est-ce que cela signifie pour la psychiatrie ?
Selon le cadre HPC :
La dépression n’est pas simplement un déficit en sérotonine.
Le TDAH n’est pas simplement un problème de régulation dopaminergique.
L’anxiété n’est pas simplement un excès de peur.
Ces conditions pourraient plutôt émerger de réseaux complexes impliquant :
Les symptômes
Les traits de personnalité
Les expériences développementales
Les habitudes de vie
Les déterminants sociaux de la santé
Les vulnérabilités biologiques
Les schémas cognitifs
Les influences environnementales
Ainsi, des individus différents peuvent parvenir à des présentations cliniques similaires par des trajectoires complètement différentes.
Cette conception est cohérente avec plusieurs observations bien établies en psychiatrie :
Une grande hétérogénéité au sein d’un même diagnostic
Des taux élevés de comorbidité
Des réponses variables aux traitements
Un chevauchement important des profils symptomatiques entre les troubles
Plutôt que de considérer ces phénomènes comme des échecs de nos systèmes diagnostiques, le cadre HPC suggère qu’ils reflètent simplement la véritable complexité de la santé mentale humaine.
L’Atlas de la santé mentale
L’une des idées les plus fascinantes proposées dans l’article est la création d’un « Atlas de la santé mentale ».
Au lieu de classer les individus dans des catégories diagnostiques rigides, les chercheurs cartographieraient des milliers de propriétés liées à la santé mentale et étudieraient la manière dont elles se regroupent.
Ces propriétés pourraient inclure :
Les symptômes psychiatriques
Les antécédents de traumatismes
Les habitudes de sommeil
Les caractéristiques de personnalité
Le fonctionnement cognitif
Le soutien social
Les conditions médicales
Les facteurs socioéconomiques
Les profils de réponse aux traitements
Les données comportementales
L’objectif ne serait plus seulement de classifier les individus, mais de mieux comprendre la structure et la dynamique de la santé mentale elle-même.
Pourquoi cela est important pour l’intelligence artificielle
Les outils numériques traditionnels en santé mentale se concentrent souvent sur un trouble spécifique ou sur une liste restreinte de symptômes.
Cependant, si les troubles mentaux émergent réellement de systèmes interconnectés, une évaluation pertinente nécessite une perspective beaucoup plus large.
Les technologies de santé mentale de demain devront :
Intégrer simultanément de multiples domaines d’information
Capturer le contexte plutôt que des symptômes isolés
Incorporer des données longitudinales
Reconnaître la variabilité individuelle
Soutenir les cliniciens dans la compréhension des schémas et des interactions plutôt que dans la simple attribution d’étiquettes diagnostiques
Cette approche marque un passage d’une psychiatrie réductionniste vers une psychiatrie fondée sur les systèmes complexes.
Comment cette vision s’aligne avec Elyx
Chez Aion HealthTech, notre vision s’est développée autour d’une observation similaire : une évaluation psychiatrique pertinente exige beaucoup plus qu’un simple décompte de symptômes.
Elyx a été conçu à partir du principe que la santé mentale émerge de l’interaction de multiples dimensions, notamment :
Les symptômes
L’histoire développementale
Les facteurs de risque
Les déterminants sociaux de la santé
L’atteinte fonctionnelle
Les schémas comportementaux
Les trajectoires longitudinales
Le récit du patient
Plutôt que de se concentrer sur un seul trouble, Elyx recueille et organise des informations cliniques multidimensionnelles afin de soutenir un raisonnement clinique intégré. La plateforme évalue actuellement un large éventail de domaines psychiatriques tout en intégrant des informations contextuelles et longitudinales qui dépassent les approches traditionnelles de dépistage.
Il est important de souligner qu’Elyx ne remplace pas le jugement clinique. Son objectif est plutôt d’améliorer l’exhaustivité, la structure et l’accessibilité des informations disponibles pour les cliniciens avant la rencontre clinique.
Vers une psychiatrie conçue comme un système dynamique
L’une des implications les plus puissantes du modèle proposé par Fried est l’idée que la santé mentale est dynamique.
Les individus évoluent continuellement à travers différents états psychologiques.
Les troubles mentaux pourraient représenter des configurations autoentretenues qui émergent, se stabilisent et parfois se dissolvent à mesure que changent les circonstances de vie, la biologie, les relations et les comportements.
Cette perspective s’inscrit directement dans plusieurs domaines émergents :
La psychiatrie des réseaux (network psychiatry)
Les sciences de la complexité
La santé mentale de précision
Le phénotypage numérique longitudinal
La médecine des systèmes
À mesure que la psychiatrie évolue, comprendre les schémas et les interactions pourrait devenir aussi important que l’identification des diagnostics eux-mêmes.
Réflexions finales
Le cadre des agrégats homéostatiques de propriétés (HPC) ne cherche pas à abolir les diagnostics psychiatriques. Il nous invite plutôt à les considérer comme des outils utiles, mais non comme des vérités immuables.
En mettant l’accent sur les relations entre les symptômes, la biologie, les comportements et le contexte, ce modèle offre une voie scientifiquement fondée vers une psychiatrie plus personnalisée et cliniquement pertinente.
Chez Aion, nous croyons que l’avenir de la psychiatrie s’orientera de plus en plus vers des approches multidimensionnelles, centrées sur la personne et éclairées par les données. Les travaux de Fried fournissent un fondement théorique particulièrement convaincant pour cette vision et renforcent l’idée qu’une évaluation complète et contextualisée représente l’un des grands défis — et l’une des plus importantes opportunités — de l’innovation en santé mentale au cours des prochaines décennies.
Référence
Fried, E. I. (2026). Mental Disorders as Homeostatic Property Clusters: A Narrative Review. JAMA Psychiatry, 83(6), 645–654. https://jamanetwork.com/journals/jamapsychiatry/fullarticle/2845903?guestAccessKey=750cabb3-4abe-4cfb-858a-ae7211ebc9e0&utm_source=fbpage&utm_medium=social_jamapsyc&utm_term=20686183525&utm_campaign=article_alert&linkId=960131668&fbclid=IwY2xjawSfsV9leHRuA2FlbQIxMABicmlkETFCYlNTUnVSb3dTOUFvMVFnc3J0YwZhcHBfaWQQMjIyMDM5MTc4ODIwMDg5MgABHvPxdaHgQfdYBOxQK4ZzboOHVfDgp4H__cTA55w4iIz6EV3B1O64VKSoOJ9M_aem_2OCqM_TxwnV40z4PgQmqaQ




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